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Golosità

octobre 30, 2010
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#chefohouichef

 

J’étais assise à une terrasse de café, à lire mon journal aux gros titres alarmants, quand je l’ai aperçue. Il devait être 13h30 et j’avais encore une fois déjeuné sur le pouce, préférant prendre le temps de déguster mon Ségafredo et mon spéculos Lotus plutôt que de dépenser mon dernier ticket resto dans une brasserie où l’odeur de la clope prendrait le dessus sur celle du Croque Madame.

Une rue nous séparait, mais je pouvais l’examiner en détail, comme si je n’étais qu’à quelques centimètres d’elle. Gino était un chef italien comme on n’en fait plus, il chouchoutait ses clientes autant que ses tagliatelles, et celle-ci ne faisait pas exception à la règle. Avec sa robe rouge et ses escarpins léopard, elle avait attiré toute son attention et la mienne par la même occasion. Après l’avoir installée à une table à la nappe rouge et blanche à carreaux, Gino refusa de lui apporter la carte.  « S’il vous plait Signora, veuillez me faire le plaisir de me laisser choisir pour vous, je vous assure que vous ne serez pas déçue ». Elle acquiesça et je le vis partir sautillant en chantant au chef « Eiiiii, Giuseppe, fammi il menù speciale per la Signora, antipasti, primo, secondo, dolce, voglio tutto ! Niente è troppo bello per una donna così stupenda». Et il se retourna en la gratifiant d’un clin d’œil, évidemment.

Si je n’avais pas été sure d’être à Paris, comme le confirmait l’antipathie de mon serveur, j’aurais pu jurer que la scène qui suivit était tirée d’un film de Fellini. Cette icône plantureuse était directement sortie d’Amarcord. Entre deux gorgées de Marsala aux amandes, je la vis effriter les gressins entre ses doigts avant de les croquer bruyamment. Les miettes tombaient sur son décolleté et elle les repoussait en soufflant délicatement sur sa poitrine, avant de déloger les plus résistantes avec ses mains, d’un geste vif et rapide.

Quand Gino lui apporta les antipasti, elle eut un sourire sincère, plein de reconnaissance pour son bienfaiteur qui avait su viser juste. C’était un accompagnement de mozzarella di buffala avec du jambon cru, des aubergines grillées et des tomates cerises, le tout arrosé d’un trait d’huile d’olive de Sicile. Au ralenti, la scène de la dégustation aurait était d’un grand érotisme, surtout celle de la tomate cerise. Quand elle goba la tomate, ses lèvres s’accrochèrent à la peau brillante et son rouge à lèvre ne fit plus qu’un avec la pulpe juteuse. Puis ses dents serrèrent le fruit pour le faire éclater et le jus se déversa dans sa bouche. Divin.

 Une fois qu’elle se retrouva avec la pasta devant ses yeux, je la vis défaillir. Etait ce la vue des spaghetti all’arriabbiata ou l’alcool qui commençait à lui tourner la tête, je ne savais dire. Elle affichait toujours son sourire, mais cette fois il n’exprimait plus de la gratitude mais de l’adoration pour Gino. Vacillante, elle prit sa cuillère et commença à entortiller ses spaghetti avant de les avaler goulûment, sans aucune réticence ni résistance. Quand elle serrait ses joues pour mieux aspirer les ficelles, des gouttes de sauce tomate chutaient sur son menton. Mais jamais elle ne les essuyait. Elle semblait trop impatiente de finir son plat, comme une enfant. En voulant rajouter du parmesan, dans la précipitation, elle échappa même sa petite cuillère et saupoudra davantage la nappe que les pâtes. Elle paraissait avoir 10 ans et je ne me serai pas étonnée si, au grand dam de la bienséance, elle avait léché son assiette afin de ne rien gâcher.

 Il secondo la combla davantage que les plats précédents, ce qui me paraissait pourtant être difficile. Elle le regarda longuement, l’inspecta, puis pris la main de Gino, la serra très fort et le remercia de l’avoir percée à nue. Il venait d’accéder, en quelques secondes, au statut de Demi Dieu.  Il était bientôt 15h mais je ne pouvais pas me décoller de cette scène d’anthologie. Une femme allait peut être avoir un orgasme avec une escalope milanaise, il fallait que je commande un autre café ! Effectivement, en avalant la première bouchée, mes suspicions se confirmèrent. Elle eut un petit bruit coquin qui certifia que la panure devait être sacrément délicieuse ou que l’escalope était taillée dans un morceau de veau de luxe.

Comme pour l’achever, Gino lui apporta le clou du spectacle : le tiramisu. Il le vanta comme étant « il migliore del mondo » et elle n’eut aucune difficulté à le croire. Je vivais le moment par procuration, c’était ma petite cuillère qui se plongeait dans le mascarpone et mon palais qui recevait l’explosion de saveur : le cacao, le café, le rhum… En fermant les yeux, je réussissais presque à recréer toutes les subtilités du dessert. À la fin de la dégustation, la diva fellinienne versa une larme, c’était l’apogée. A bout de force, je décidais de succomber moi aussi au péché. Je me levais, réglais l’adition et traversais la route. La meilleure façon de résister à la tentation c’était d’y céder.

« Gino, je prendrais la même chose que la dame per favore ! »

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