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Voyage initiatique

mai 16, 2010
by

#tetedemaure


 


 

C’est un ancien carrelage écaillé noir et brun qui mène jusqu’à la porte d’entrée. Une porte lourde en bois vieilli qui sent bon la Corse, la vraie, la profonde. Pas celle que je retrouve chaque année dans ma maison de vacances à moi. Celle-là donne sur la place poussiéreuse de Muracciole où les enfants dérapent dans le gravier avec leurs faux BMX pendant que j’essaie de faire mes devoirs. Ils veulent m’emmener dans l’ancien tunnel qui abrite maintenant des chauves-souris mais j’ai promis de finir ma chorégraphie avec la nièce de celui qui vit ici. Elle m’impressionne à naturellement inventer ses mouvements sur Upside Down alors que je ne comprends pas encore l’anglais. Son air moqueur me rappelle les pépés qu’on a croisés la veille en rentrant du torrent, tous assis à la traîne sur un banc avec un chien goguenard à leurs pieds. Demain elle a promis de me montrer un bassin dérobé où on peut se baigner nues. Elle dit qu’une fois que j’aurai découvert la liberté de l’eau contre toutes les parcelles de ma peau je ne pourrais plus m’en passer.

C’est froid au début, surtout en haut des cuisses, puis mon corps s’habitue et elle m’éclabousse jusqu’aux épaules. L’eau est pure, je découvre. On s’enfuit mal enveloppées dans des paréos trempés volés aux parents quand le groin humide d’un cochon sauvage surgit dans les fougères derrière nous. Pendant qu’on rentre à pied sur la route sinueuse en évitant les voitures elle me demande de lui raconter ma Corse à moi ; celle d’en bas, celle que le continent a créé près de la mer et qu’elle ne voit jamais qu’en arrivant à l’aéroport. Je parle d’Ajaccio, du port, des glaces qu’on y prend au milieu des yachts et des blacks qui vendent leurs bibelots, du chemin du retour par la rue Fesch et du nectar de poire que ma grand-mère aime boire à gauche du palais. Je parle du viaduc à la sortie de Mezzavia, de mon grand-père qui s’extasiait toujours sur ses grandes pattes pierreuses et des quelques moutons qu’on voit encore parfois passer dessus. Je parle de la chaussée cabossée jusqu’à Lava, de ses bords parfois brûlés parfois verdoyants, de la maison en crépis, du toit en tuiles et du jardin bordé d’ibiscus et d’agaves. Je parle des incendies qui adviennent souvent, de ce qu’on les attend fébrilement avec mes cousins pour voir surgir les canadairs derrière la dune, du bruit assourdissant qu’ils font et de l’excitation qu’on a à les voir frôler l’eau pour remplir leurs ailes disgracieuses. Je parle de la vieille méhari orange dans laquelle on s’entasse tous pour remonter de la plage, des batailles pour passer en premier à la douche et des plantes de pied qui brûlent sur la terrasse en carrelage. Je parle de mon oncle qui tranche la coppa pour le déjeuner, de l’odeur du basilic qui remplit mes narines jusque sur la mezzanine quand je me change et des beignets au brocciu qu’on mange en dessert. Je parle de l’heure sacrée de la sieste, des orteils de mon frère qui dépassent du hamac, de l’odeur du lentisque dans lequel on s’invente des cabanes et des épines de pin qui tombent sur les parents pendant qu’ils jouent au scrabble. Je parle des 16h fatidiques où on a enfin le droit de redescendre à la plage, du chemin graveleux, remplis d’épines qu’on se presse tous de prendre pour être les premiers et des camions de cirque qu’on découvre parfois sur le parking. Je parle des excursions en bateau, de celles qu’on pousse jusqu’aux sanguinaires à la fin août pour l’anniversaire de maman, de notre recherche inlassable du rayon vert parmi les roches rouges et du retour plus calme où on s’endort dans les vagues. Je parle de l’attente de la tempête annuelle pour sortir les bodyboards, des cascades qu’on fait dans les rouleaux, du corps râpé par le sable qui brûle sous la douche et des cheveux emmêlés par le ressac. Je parle des parties de beach-volley organisée contre l’autre partie de la plage, celle où les garçons sont intimidants et roulent en quad. Je parle des bracelets miraculeusement retrouvés dans le sable, des traditionnels apéros qu’on organise dans l’eau et de la musique qu’on met comme dans la pub Hollywood pendant les feux d’artifice. Je parle des réveils à l’aube pour aller faire du ski nautique sur l’eau encore lisse, du gilet de sauvetage trempé par celui qui est passé avant, du pied qui coince pour entrer dans le chausson en caoutchouc et du flotteur qui nage à côté pour ne pas perdre la planche. Je parle des concours de bouée et de wakeboard qu’on fait lorsqu’il y a trop de houle, de l’avant du zodiac qui se braque sous le poids du démarrage et du vent qui déboule sans prévenir en renversant les serviettes dans l’eau. Je parle du retour triomphant sur la terrasse, des jumelles que les curieux ont laissées sur la table, du petit déjeuner qu’on prend devant la mer et de l’odeur de la fougasse grillée. Je parle des longueurs quotidiennes que les mamans font jusqu’aux 300 mètres, du début qu’on partage avec elles, des planches à voile qu’on évite, et des premiers bateaux amarrés auxquels on s’arrête pour bronzer puis plonger comme des gamins. Je parle des planches qu’on pique pour en faire des radeaux, du fait qu’on essaye tous de monter debout dessus malgré les vagues, des jambes qu’on racle en tombant, des yeux qui piquent et de l’eau qu’on avale. Je parle des légumes qu’on achète au bord de la route chez la maraîchère, des pizzas qu’on mange dans la paillotte du village, des enfants avec lesquels on se bat à la table voisine et des courses qu’on fait dans les lauriers pour éviter la nourriture. Je parle du ciel bleu, bleu, bleu de mon enfance et elle m’écoute. Elle m’écoute alors qu’hier encore elle m’apprenait railleusement l’anglais.

On s’arrête au café de Rose pour prendre un coca dans des verres à bière sur le comptoir carrelé. Les tabourets sont trop grands pour nous, et les vieux monsieurs corses qui jouent aux cartes avec leur bouche édentée et leurs casquettes poussiéreuses m’auraient normalement inquiétés. Mais plus maintenant. Plus maintenant parce que demain on repartira dans notre espace Renault dégueulasse où je pourrai emboîter mon coca dans la tablette arrière. Et plus maintenant parce que demain je serai de retour dans ma fausse Corse à moi. Sauf que cette fois j’aurais grandi. Je n’aurai plus peur de ce sable qui se déforme à mesure que je m’éloigne du côté familial comme pour me dire : basta t’es plus chez toi maintenant, t’es une vraie si t’oses aller là bas. Là bas où les vagues sont plus grosses et les mecs plus beau gosses mais nettement moins sympas.

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